
L’accès à l’eau potable est devenu préoccupant à Abidjan, la
capitale économique de la Côte d’Ivoire, occasionnant un vrai supplice pour de
nombreux ménages. En plein troisième millénaire, la mégapole ivoirienne
présente des allures de gros villages, avec le tableau de femmes, de jeunes
femmes et d’hommes chargés de cuvettes et bidons qui arpentent les rues tôt le
matin ou au crépuscule en quête du précieux liquide. Un tiers des populations
n’est en effet pas régulièrement fourni en eau potable. Et pourtant,
l’insuffisance de la nappe phréatique à couvrir les besoins de la population
est à écarter, du fait de la bonne pluviométrie dans le sud ivoirien. Selon
AQUASTAT, la pluviométrie annuelle dans le sud ivoirien dépasse les 1500mm.
L’Office National de l’Eau Potable (ONEP) ne remet pas en cause l’insuffisance
de la nappe ou un défaut de pluviométrie. Quelles sont alors les causes réelles
de cette situation déplorable et quelles solutions à court ou à long terme pour
soulager les ménages ?
La vétusté des
infrastructures explique en partie les déboires des Abidjanais. La mégapole ne
cesse de s’étendre, or les infrastructures ne suivent pas, provoquant la
surexploitation des canalisations et forages. En 1960, pour une localité
desservie, l’on enregistrait 400 abonnés avec un réseau de 200km et 3000
branchements nouveaux par an. À ce jour, il y a plus de 400 localités
desservies pour environ 8000km de réseau et plus de 380.000 abonnés en zones
urbaines, avec en prime, plus de 30.000 nouveaux branchements par an (Abidjan
recouvrant le gros nombre des abonnés). Ce chiffre regroupe le total des
ménages desservis, à l’exclusion des zones rurales que la SODECI ne couvre pas.
En outre, certains ménages ne s’abonnent pas forcément. Ils se greffent sur d’autres
abonnés avec l’usage de sous-compteurs… Mais pourquoi cette vétusté ?
La grave crise militaro
politique a relégué au second plan les préoccupations relatives au bien-être
des populations. Il faut également pointer du doigt la corruption, avec la délivrance
anarchique des permis de construire qui résultent en constructions tous
azimuts, au mépris des règles en vigueur. Toutes seront raccordées au réseau
existant, aggravant ses défaillances. Un reportage de la RTI se faisait
récemment l’écho du déclassement d’une forêt sensible dans le sud du pays,
parce que constituant un pôle important du ravitaillement de la Société de
Distribution d’Eau en Côte d’Ivoire (SODECI), du point de vue de la nappe
phréatique. En outre, au cœur de la capitale économique, un autre domaine de la
SODECI serait alloué à une opération de construction immobilière qui a érigé
des constructions dites économiques. Au niveau de la SODECI, on indexe entres
autres, les lavages automobiles qui ont émergé un peu partout dans la ville. Alors
que sous d’autres cieux, en période de rationnement, l’on interdit le lavage
automobile, de nombreux points de lavages déversent inutilement d’importantes
quantités d’eau à longueur de journée.
Comment des populations
privées d’eau potable pourraient-elles observer les règles minimales d’hygiène
au quotidien ? (toilette corporelle, ménage, lavage des mains, lavage des
fruits et légumes et lavage du linge). Dans certaines demeures huppées, les
toilettes sont devenues de sales coins nauséabonds où pullulent toutes sortes
de germes. Les cours communes situées dans les sous-quartiers demeurent les
plus exposées, quand en temps normal, elles ne disposent pas du minimum
d’infrastructures : absence de fosses sceptiques, d’égouts. Le risque de
contamination par les maladies hydriques y est nettement plus élevé. Le
district d’Abidjan a récemment fait l’objet de plusieurs flambées de choléra
avec à la clé le décès de nombreux malades. Certains consommateurs ont pu se
permettre l’installation de suppresseurs, ces machines procurant une pression
supplémentaire, pour pallier cette absence d’eau dans les robinets. On les
raccorde généralement sur le tuyau principal de l’abonné SODECI. Mais le hic,
c’est que le suppresseur fonctionne avec de l’électricité, occasionnant une
augmentation des factures d’électricité. Tout cela accroît la problématique de
fraude sur la consommation du courant impliquant des agents de la CIE. Il faut
par ailleurs noter que la présence de suppresseurs ne garantit pas une
fiabilité zéro en terme d’alimentation continue en eau potable.
Le manque d’eau potable à
Abidjan pose un véritable problème de santé publique. Des populations privées
d’eau achètent de l’eau dont nul ne peut garantir la fiabilité. Certains, pour
relever un tant soit peu leur niveau de vie, proposent à la consommation des
uns et des autres, un peu partout dans la ville, de l’eau en sachet ou des jus
en bouteille, conditionnés on ne sait trop comment. Une enquête des autorités a
par exemple révélé que de nombreux sachets d’eau vendus dans la ville
proviendraient de puits ou même de la lagune ébrié, d’où les mesures
d’interdiction frappant la vente de jus en sachet ou en bouteille, et la
commercialisation non réglementaire de l’eau en sachet.
Le calvaire des ménages
abidjanais pourrait prendre fin d’ici 2013, avec l’existence de nombreux
projets visant à leur garantir l’accès continu à l’eau potable. A Angré,
quartier de la commune de Cocody, autrefois fortement touché, la construction
d’un réservoir de 5000m3 par le fonds de développement de l’eau sur fonds
propres à hauteur de 10 milliards de francs CFA a grandement atténué le
calvaire des populations auparavant privées d’eau, pendant des périodes
s’étalant sur deux ou plusieurs semaines. En attendant, l’usage de puits est à
déconseiller à cause de la non existence d’un réseau souterrain d’évacuation
des eaux usées partout dans la mégapole, du fait des zones de construction non
viabilisées incluant les bidonvilles.
Pointons enfin du doigt le
monopole qui encourage le laxisme des agents de la SODECI, comme en a témoigné
le tollé provoqué par le déversement de matières fécales dans les ménages de
Yopougon, il y a environ deux ans. Ils auraient par erreur (?) raccordé les
conduits d’eau à autre chose. Les abonnés font également état de résiliation de
fourniture d’eau le week-end, au mépris de toutes les lois protégeant le
consommateur.
Ainsi, la fermeture du
marché de la distribution de l’eau potable constitue un facteur aggravant du
calvaire des populations. Le monopole ne traduit pas vraiment l’acuité des
besoins des populations au titre des priorités de la SODECI. Beaucoup se
plaignent du non respect des délais de traitements des demandes. Quel est
l’enjeu de mieux traiter les clients, lorsqu’on est unique prestataire de
service ? Des personnes sollicitant un contrat d’abonnement patienteront à
l’infini pour manque de compteurs d’eau. Certains n’entreront en possession
dudit compteur qu’après des ballets interminables à la SODECI. En outre, des
abonnés se plaignent du coût et de la régularité des factures, malgré le manque
de fourniture d’eau. Dans un marché concurrentiel, les forages privés
pourraient émerger et soulager les populations en dynamisant l’activité
économique. La SODECI se verrait vraiment tenue par une obligation de résultats.
Mais pour cela, il faudrait assainir le climat des affaires, rendre la
concurrence effective pour lui permettre de suppléer la SODECI en termes de
fourniture d’eau potable. Le marché de l’eau doit devenir concurrentiel à
l’instar de celui de la téléphonie.
Formulons le vœu que les
autorités se penchent plus sérieusement sur la problématique de l’accès des
ménages à l’eau potable, afin de relever leur niveau de vie, tout en réduisant
de manière drastique les risques de contamination aux germes des maladies
hydriques.